vsprl

La plus belle semaine de ma vie

Vendredi.

Tiens, j’ai quand même vachement mal à ma dent de sagesse. D’habitude les poussées ne sont pas si douloureuses.


 

Samedi.

La machine à laver décide que c’est un moment parfait pour rendre l’âme. Juste après avoir ajouté la lessive. Et s’être remplie d’eau. Sans tourner. Et encore moins essorer. Faisons sécher du linge sale trempé et puant pendant cinq jours.

J’envoie un appel à l’aide à ma mère pour lui demander de payer la moitié du prix de la nouvelle machine à laver, l’amoureuse payant l’autre moitié.

J’ai encore plus mal à cette fichue dent.



Dimanche.

La nouvelle machine à laver est commandée.

Pas de nouvelles de ma mère.

J’ai mal mal mal.



Lundi.

L’amoureuse revient après quatre jours d’absence.

Toujours aucune réponse de ma mère.

J’ai beaucoup trop mal. Plus de cinquante dentistes appelés, à 70 kilomètres à la ronde, pas un ne peut me recevoir en urgence et beaucoup n’acceptent pas de nouveaux patients. Je prends rendez-vous pour le 25 juin et me demande si nous sommes bien en France en 2015.



Mardi.

Une dizaine de SMS et appels plus tard, ma mère me donne un signe de vie : « Je ne suis pas chez moi ». Traduction : « Je ne suis pas chez moi, je pourrais donc te répondre grâce à mon téléphone portable mais tu m’emmerdes avec ta machine à laver, salut ».

L’amoureuse, tout aussi excédée que moi par son attitude parvient à l’avoir au téléphone. Ma mère hurle. Je comprends que son SMS d’il y a quelques jours n’était pas qu’une façon de parler : « Tu fait tu vie et moi la miens desoler ».

Ok.

Quelques minutes plus tard, un message de confirmation : « A partir d aujourd hui je ne t aide plus debrouille toi pour travailler bisous ».

Ouais bisous. Je suis dévastée. Mais bisous quand même. Dans ma tête c’est Bagdad, c’est la balance des dépenses et des revenus que je vois pencher du mauvais côté, c’est l’avenir que je ne vois plus, c’est l’incompréhension et la trouille, les questions et l’angoisse, c’est le parpaing dans la gueule, c’est l’abandon du seul parent qu’il me reste, c’est le rejet.

Crise d’angoisse qui me permet d’oublier quelques temps ma dent de sagesse. Mais pas assez. Je passe la soirée aux urgences. À l’accueil on m’indique que l’on ne pourra rien faire pour moi si ce n’est soulager ma souffrance pour cette nuit. J’attends toujours. Je suis repartie avec une ordonnance et ma douleur.



Mercredi.

Je vais à mon rendez-vous RSA. Faut que j’explique pourquoi je ne travaille pas, la dépression, le parcours scolaire, les parents à la con. Je chiale beaucoup. C’est cool, les mouchoirs sont gratuits comme chez le psy. J’ai pas vraiment compris ce que je foutais là mais je dois y retourner dans quelques jours.

J’achète mes médicaments.

Je parviens à avoir un rendez-vous en urgence chez un dentiste pour l’après-midi. J’y vais, j’ai peur, j’ai toujours eu peur des dentistes. Heureusement l’amoureuse est là.

Devant l’entrée de l’immeuble un vieux monsieur semble en chier grave avec l’interphone. Il entre et nous sonnons à notre tour. Un grand mec en blouse blanche arrive en trombe nous ouvrir la porte. Je mets quelques secondes à percuter qu’il s’agit bien du dentiste que je viens voir. Avec l’air le plus hautain du monde et le moins de respect possible il nous engueule en nous donnant un cours de vingt secondes pour apprendre à ouvrir la porte sans la bloquer après avoir sonné parce que « ça fait trois fois que vous sonnez et que je vous ouvre ». Un peu à cran le type. Je suis incapable de répondre, je ne comprends pas ce qu’il m’arrive ni pourquoi on m’agresse, je m’excuse en disant que je n’ai pourtant sonné qu’une seule fois.

Je patiente et j’en veux au vieux con qui en chiait grave avec l’interphone. Je m’en veux aussi d’avoir fait ce que je devais faire : ne pas profiter de la porte qui venait de s’ouvrir devant moi pour entrer dans un immeuble sans y avoir été autorisée. Je me dis qu’en fait le dentiste est peut-être cool, qu’il ne m’en voudra pas et qu’il pourra m’arracher cette dent qui m’emmerde ; qu’il n’y a aucun lien entre son humeur et le fait qu’il soit le seul à avoir pu me recevoir le jour-même…

C’est mon tour. Nous nous asseyons à son bureau, je lui explique rapidement le problème en lui tendant l’ordonnance des urgences. Il faut que j’arrête tel médicament, c’est pas bien du tout. C’est le seul qui soulage ma douleur mais ok, si tu veux je ferai ça. « Est-ce que vous avez commencé le traitement ? ». Non, pas encore. Il soupire et fait non de la tête. Je dois aller m’asseoir sur le fauteuil avec les machins qui font peur. Il est toujours à son bureau. Il dit qu’il comprend pas pourquoi depuis mon passage aux urgences hier je n’ai pas pu commencer mon traitement. J’avais un rendez-vous ce matin. Je n’ai acheté les médicaments qu’après. « Mais ça n’a pas duré toute la matinée ! ». Ouais mais petit malin tu ne sais pas dans quel état ça m’a mise ni ce qu’il se passe dans ma tête ces derniers jours. J’ai tourné la tête parce que j’allais commencer à chialer. « Non mais ça ne sert à rien de tourner la tête mademoiselle ! ».

J’étais paralysée, je n’entendais plus ses reproches qui continuaient, je n’entendais que ma petite voix qui disait : « Bon, tu continues à te faire humilier et tu laisses ce con mettre ses mains dans ta bouche pour avoir une chance de repartir sans cette dent qui te fais souffrir ou tu te barres en claquant la porte parce que t’as encore un peu d’estime pour toi et refuse qu’un mec qui a fait autant d’études te manque ainsi de respect ? ».

J’ai commencé à chialer et me suis levée en disant que je n’étais pas venue ici pour me faire engueuler, que j’étais venue parce que j’avais mal, d’autres trucs dont je ne me souviens pas parce que j’étais énervée, à bout, et qu’il se tenait maintenant devant moi. Devant la porte de son cabinet. La main sur la poignée. J’ai hurlé qu’il me laisse sortir. Je ne comprenais pas pourquoi il voulait me retenir. D’ailleurs je ne comprends toujours pas. Il a dit que j’avais un problème, j’ai continué à chialer et hurler que c’était lui qui avait un problème, qu’il avait commencé à nous agresser pour l’interphone sans savoir que c’était le mec devant nous qui l’avait agacé.

Je n’en revenais pas de ce qu’il venait de se passer. Et je me demande bien encore ce qu’a pu penser le mec qui attendait son tour dans la salle d’attente.

Que je suis folle. Que je suis folle de demander à être soignée avec un peu plus d’humanité que ça.

Visiblement j’aurais dû déranger une pharmacie de garde à une heure du matin pour une simple douleur dentaire pour commencer mon traitement dans la nuit de mardi à mercredi.
Visiblement j’aurais dû apprendre à ce dentiste que si, sur mon ordonnance, il y a un antibiotique et un ovule de Monazol c’est parce que les antiobiotiques peuvent provoquer des mycoses vaginales et que j’y suis particulièrement sujette.
Visiblement j’aurais dû parler de ma foufoune à ce dentiste et lui expliquer que je comptais commencer ce putain de traitement le mercredi soir, afin de pouvoir rester allongée tranquilou avec un ovule de Monazol dans le vagin.

Visiblement je suis la pire des connes.



Jeudi.

La nouvelle machine à laver nous est livrée. Petit instant de joie rattrapé par l’angoisse des thunes que ça implique.



Vendredi.

Jour férié. Essayons le dentiste de garde.

Un mec qui me dit que j’ai mal parce que ma dent de sagesse est sortie et pince donc ma gencive. Non, c’est pas ça du tout, j’ai mal tout le long de la mâchoire parce qu’elle pousse mes autres dents, mais t’as fait assez d’études pour savoir mieux que moi comment j’ai mal, ok je t’écoute gentiment et je souris.

Je sors cinq minutes plus tard avec une ordonnance pour une radio panoramique, une autre pour me faire arracher les trois dents de sagesse qu’il me reste à la polyclinique, et 42,06€ en moins sur mon compte en banque qui me seront sûrement remboursés dans trois ans.

Mais à la polyclinique il y a un dépassement d’honoraires ? « Oh ça doit pas être grand chose, à peu près 60€ de dépassement par dent. » Est-ce que mon RSA et moi avons une gueule à pouvoir dépenser 180 balles pour une extraction de trois dents de sagesse ? Est-ce que tu sais ce que pas grand chose veut dire pour moi ?

Alors que mes deux dents de sagesse du haut sont sorties depuis un bail et qu’elles ne m’ont jamais posé le moindre problème. Je ne vois pas pourquoi on devrait les virer, je les aime bien moi, je m’y suis attachée.



Samedi.

On dirait bien que la douleur s’estompe. Je souffle.

Je souffle et je chiale encore. Parce qu’à présent je vais devoir vivre avec encore moins de fric pour bouffer, m’habiller, faire le plein, réparer ma bagnole, remplacer les machines à laver qui tombent en rade…

Ça va être rigolo.

Publicités

Dans la famille des emmerdes je demande la tante

Ma famille, j’en ai déjà parlé, c’est un gros tas de merde. Je n’ai plus aucun lien avec mon père, pratiquement plus avec ma mère, alors la famille plus éloignée c’est à peine si elle a un jour existé. J’ai pourtant un nombre assez conséquent d’oncles, de tantes, de cousins, de cousines. On faisait beaucoup de gosses, à l’époque. Tellement que je ne saurais pas en reconnaître la moitié.

Il y a quelques jours, un numéro inconnu tente de me joindre sur mon téléphone portable. Comme à mon habitude, petite recherche sur Internet pour tenter de mettre un nom sur ces chiffres. L’indicatif ne me plait guère, il s’agit de ma région d’origine. Et ça ne manque pas : je connais cette personne. Une tante, côté paternel.

Elle n’existait plus, mais elle refaisait surface. J’ai pensé un instant que mon père était peut-être décédé. Et puis j’ai rappelé, faisant mine de vouloir savoir qui cherchait à me joindre et pour quel motif.

Je ne pensais pas faire une si grosse erreur.

Elle a eu son frère, mon père, au téléphone. Il lui a donné mon numéro. Elle voulait avoir de mes nouvelles.

Des nouvelles, mon cul.

Mes fils ont un emploi, c’est merveilleux. Et toi alors, toujours pas ? Oh bah c’est vrai que c’est dur de trouver un travail. Mais mes fils, eux, ils travaillent. Et t’es toujours sur Paris ? Ah oui, c’est dur aussi là-bas. Bon, ben, sinon ça va ? Oui, c’est ton père qui m’a donné ton numéro. Je voulais juste savoir comment ça allait. Et puis tu viens nous voir, hein ? Tu reviendras bien dans le coin ? En tout cas, mes fils travaillent, à tel endroit, c’est bien.

Juste. Ta gueule. Je sais très bien ce que tu fais, je sais très bien pourquoi tu le fais, mais ta gueule. Si mon père veut de mes nouvelles, il le fait lui-même, je me ferai un plaisir de ne pas lui répondre. Tu ne me connais pas, tu ne connais pas ma vie, tu ne sais rien et n’a aucunement le droit de me juger. J’ai pas envie de faire partie de votre famille, je porte votre nom et c’est déjà beaucoup trop. Laissez-moi. Laissez-moi essayer de construire ma vie, celle que j’ai envie de mener, celle qui me rendra heureuse loin de vos petits esprits.

Dans le placard

Gouine ou pas, finalement ? À chaque fois qu’on en parle, aucune conclusion bien nette. Mais je fais partie de ces gros cons qui ont besoin d’un minimum de cases dans lesquelles ranger les gens — même leur gonzesse. Alors disons que ma gonzesse est gouine, puisque de toute façon je ne l’invente pas : nous vivons une relation homosexuelle depuis près de deux ans.

De mon côté ça a été relativement classique. Je me découvre lesbienne au court de mon adolescence, je fais mon coming-out timide à ma meilleure amie, aux amis un peu moins proches, on m’oute à une bonne partie du lycée, c’est pas très chouette, puis vient l’annonce aux parents, douloureuse, et les parents qui en parlent — pour de plus ou moins louables raisons — à leurs amis, à la famille. Bref, c’est un fait, je suis gouine, la nouvelle se répand et c’est inéluctable : il paraît que dans une petite ville de province peuplée de petits esprits c’est toujours un très bon sujet de conversation.

À l’époque je m’en moque complètement. Ça collait bien avec ma crise d’ado, je ne m’en sentais que plus rebelle, j’étais différente de tous ces cons que je méprisais, ça les emmerdait profondément et ça, ça m’apportait une certaine satisfaction. J’aime bien en jouer avec mon amoureuse de l’époque. Je revois encore les tronches des passants quand nous nous promenions main dans la main et ce plaisir que j’avais de choquer ces morales étriquées.

Je n’ai pas changé d’avis. Je pense toujours que c’est en montrant sans ambiguïté mon homosexualité que la société pourra évoluer vers plus de tolérance. Montrer qu’on existe bel et bien. Qu’on n’est vraiment pas différents des couples hétérosexuels. Que nous aussi on aime se balader main dans la main et s’embrasser connement devant un coucher de soleil sur la plage. Oser occuper la place à laquelle on aurait droit en tant qu’hétéros, ce statut, cette reconnaissance sociale qu’on atteint quand bingo on est en couple. Je l’ai toujours dit : se montrer c’est militer.

En pratique, c’est quand même pas si simple. Il faut savoir repérer les lieux plus ou moins homophobes, les personnes plus ou moins susceptibles de nous agresser et leurs préférences : celles-ci seraient-elles plus promptes à nous traiter de « sales gouines » ou à nous refaire le visage à l’acide ? Si ça ne me dérange pas que la vieille du coin m’insulte, j’ai tout de suite beaucoup plus de mal avec l’idée que ce mec qui fait trois fois ma taille à côté de moi dans le bus pourrait me casser la gueule parce que j’ai osé poser la main sur la cuisse de ma meuf. Je suis une petite joueuse finalement. Militer, oui ; mais pas à n’importe quel prix.

Alors je m’adapte. Et quand j‘ai emménagé dans une cité sensible du 93, j’ai dû beaucoup m’adapter. Là, c’était déjà un handicap d’être une femme. La rue appartient au mâle, ici plus que partout ailleurs. La rue, l’ascenseur, les couloirs, le parking. Être une femme, homosexuelle, le vivre dans cet environnement, c’était inconcevable. J’étais gouine quand la porte et les rideaux étaient fermés, dehors je faisais la bise à mon amoureuse. Je ne le vivais pas très bien mais je l’acceptais : c’était pour mon bien, pour notre bien.

Aujourd’hui je loue un appartement dans un petit village de Seine-et-Marne. Ici, la morale bourgeoise l’emporte, je sais que mon homosexualité me vaudra surtout des regards de dégoût, des insultes et des pneus crevés plutôt qu’une agression physique. Je serais tentée d’aller à la supérette main dans la main avec ma nana, si ma belle-mère ne nous avait pas enfermées à double tour dans le placard. Nous avons le même propriétaire : le maire UMP du village. Pour obtenir la location de mon studio belle-maman a fait croire que j’étais sa nièce. Montrer mon amour pour sa fille aux habitants de la commune reviendrait à entretenir une relation homosexuelle incestueuse avec ma cousine.

D’une manière générale ma relation actuelle est probablement la plus secrète de toutes. Et je suis forcée de faire ce douloureux constat : depuis plusieurs années je me cache contre mon gré. Je régresse. Il n’est plus seulement question de volonté de visibilité, c’est un besoin vital de liberté. De vivre réellement telle que je suis. Parce que ma sexualité ne devrait pas être un problème ou vécue comme tel — des problèmes j’en ai déjà un bon paquet, merci.

Alors ça me fait chier d’être en couple avec une nana qui n’a fait son coming-out qu’à quelques amis et sa mère. Ça me fait chier d’être invitée à manger chez son père et de devoir jouer les bonnes copines quand ça fait deux ans que je couche avec sa fille. Ça me fait chier d’entendre son neveu de quatre ans m’appeler « tata » et que personne n’ose lui expliquer qu’il a tout compris. Ça me fait chier mais je ne suis pas la seule concernée et c’est encore une fois à moi de m’adapter.

Je lui en veux. Parce que notre société nous prive déjà de beaucoup de libertés. Parce que je serais si heureuse de ne pas faire attention à chacune de mes paroles, à chacun de mes comportements. Parce qu’il faudrait un peu plus oser. Ne pas s’invisibiliser. Ne pas satisfaire les étroits d’esprits. Ne pas leur donner raison, surtout. Car ce ne sont pas leurs vies mais les nôtres qui sont faussées, tronquées, amputées d’un si grand pan de bonheur, d’amour.

Il faut oser parce que ça ne tue pas toujours, d’être homo.

Lignes

Avant, c’était pas si douloureux. Je dis « avant » mais je ne sais pas « avant quoi ». C’est simplement parce que je ne saurais dater, délimiter cette période avec plus de précision. C’était difficile mais ça ne semblait pas insurmontable. Il y avait un espoir, un avenir assez proche qui pouvait être prometteur. Ça ne pouvait pas être autrement. Ça allait changer, ça allait être mieux. Et, comme pour patienter, je parvenais à vivre des instants de parfaite plénitude.

C’était sûr : l’après serait ainsi.

Ces parenthèses je les vivais avec des filles. Il n’y en a pas eu beaucoup. Mais chacune, je crois, a réussi à m’apporter ce dont j’avais besoin à une période où je me construisais encore. Je pouvais être aimée. J’aimais. Je désirais et je jouissais. J’étais libre et un peu hors de moi comme hors du temps. Loin de mon esprit, quelques heures, une nuit. Fermée à double tour. Personne ne pouvait altérer ces bonheurs.

En écrivant ces mots, je repense à ce que disait ma psychologue. Que je devais ouvrir les cadenas qui me retenaient prisonnière.

Je crois qu’aujourd’hui je suis dans l’attente. Comme une nana un peu perdue dans un pays inconnu. Elle attend à l’arrêt de bus et ne sait pas trop dans lequel monter. Elle ne sait pas si elle attend quelqu’un. Et elle a peur de tous ces gens autour, qui ont tellement l’air de savoir où ils vont, qui ont tellement l’air de savoir ce qu’ils font. Aveugles.

Dépêche-toi d’arriver.

Géniteur

Ce qui aurait dû me servir de père n’a toujours été qu’un géniteur. Il a baisé ma mère, ma mère est malheureusement tombée enceinte, et je suis née il y a 24 ans. Bien sûr nous étions ce qui ressemblait à une famille : nous vivions sous le même toit. Et puis je suis partie. Et ma mère est partie.

Mon géniteur n’a jamais voulu être père. Il ne s’en cachait pas. C’était même une fierté pour lui qui le criait à qui voulait bien l’entendre. Il a même — je ne l’ai appris que très récemment — obligé ma mère à avorter, quelques temps avant qu’elle soit enceinte de moi.

À partir de là, on comprend son attitude avec moi, de ma naissance à aujourd’hui. On comprend pourquoi il fait la gueule sur les photos de la maternité. On comprend pourquoi il a fait de ma vie un enfer.

On comprend, mais je ne le pardonnerai jamais.

Il y avait les claques. Les fessées si fortes que sa main restait gravée sur mes cuisses de longues minutes. Ces cuisses rouges qui brûlaient tant. Ces pleurs que je ne pouvais plus étouffer, assise entre mon lit et le radiateur, la peur au ventre. Les « coups de pied au cul » qui n’étaient pas qu’une expression. Qui étaient si bien donnés qu’ils atteignaient directement mon anus. Et la douleur qui les accompagnaient. Cette douleur qu’on ne peut saisir sans l’avoir vécue. Le martinet, sur le buffet de la cuisine, qui claquait sur mes fesses.

Comment des lanières si fines pouvaient-elles faire si mal ?

Qu’avais-je fait pour mériter ça ? Je n’en ai pas le moindre souvenir. Je n’étais pourtant pas une enfant difficile. Heureusement.

Heureusement…

Et puis, vers neuf ou dix ans, ça a pratiquement cessé. Les mots ont remplacé les coups. Et je crois que ça a été pire.

J’ai toujours eu des crises d’hyperphagie. Ces moments où je peux engloutir une quantité insensée de nourriture pour un soulagement qui ne dure qu’un temps : après, il y a la culpabilité. Je mangeais en cachette quand j’étais petite. Je suis désormais très douée pour refermer un paquet de biscuits de façon à faire croire qu’il est encore neuf. Bref. J’ai toujours été grosse. Ce surpoids, mon géniteur savait l’utiliser pour me blesser. Un père aurait essayé de comprendre, aurait pu chercher des solutions. Lui préférait m’insulter. Grosse vache. Sale truie. Grosse caye (« truie » en patois). L’arrêt de la cigarette couplé à son plongeon dans l’alcoolisme avait fait de lui un gros bedonnant. Il ne trouvait visiblement pas la situation contradictoire.

La raison de cette haine je la comprenais à présent : je n’étais pas désirée, j’étais un truc trop encombrant dont on ne pouvait pourtant pas se débarrasser comme un vieux meuble, et je devais m’en rappeler à chaque seconde.

Ma crise d’adolescence a été une formidable occasion pour rendre les coups que l’on me donnait. Moi aussi je criais, je cassais. Je vidais ses bouteilles de Pastis dans l’évier, quand je ne les balançais pas par la fenêtre. Ça n’a pas servi à grand chose. Je soufflais sur les braises et recevais des coups de poing en retour. Sur la tête, dans les seins, dans les cuisses. Et toujours ce flot d’insultes et de remarques cinglantes qui m’enfonçaient toujours plus bas. Ces crachats sur la porte de ma chambre, dans mon lit. Ces mots qu’il prononçait à mes oncles et tantes, aux amis. Pour dire que j‘étais une enfant de merde. Et que je devais m’en rappeler.

C’est aussi à cette période que je me suis découverte lesbienne. J’ai lancé ça un soir où les cris avaient particulièrement résonné dans la maison. Pour faire mal. Tout en donnant à mon bourreau une nouvelle corde sensible sur laquelle tirer bien fort. Ce qu’il s’est empressé de faire.

Et puis j’ai eu mon baccalauréat. Et je me suis sauvée à 300 kilomètres de cet enfer. Les choses sont restées les mêmes. Quand je revenais à la maison, de temps en temps, les seuls mots qui m’étaient destinés étaient encore des insultes. Il changeait de pièce si je me trouvais dans la même que lui. Me méprisait.

J’ai eu beau rajouter 200 kilomètres de plus entre cet être puant et moi, il n’a pas quitté ma tête. Il est toujours là. À me rappeler que je ne suis qu’une lesbienne de merde, une grosse vache, une bonne à rien qui ferait mieux de crever.

Et il parait que je dois vivre avec.

Et, parfois, quand je suis au volant, je me dis que ça serait chouette d’avoir un accident. Et me réveiller dans un lit d’hôpital. Parfaitement amnésique.

Sois hétéro et tais-toi

Bientôt deux ans que je suis en couple avec une fille. D’ailleurs, je n’ai eu que des histoires avec des filles (et une aventure hétérosexuelle à seize ans sans aucune importance). Et presque un an que j’ai été présentée à belle-maman. Belle-maman déménage dans quelques semaines, loin, ce qui précipite un peu l’installation de ma chérie dans mon petit studio.

Belle-maman c’est le stéréotype de la jeune retraitée divorcée et dynamique. Belle-maman a un chéri divorcé qui élève seul ses trois enfants. C’est tout un maillage familial plutôt complexe qui, de mon point de vue, s’articule autour de ma chérie. Sa famille, au sens large, je me l’approprie un peu. Parce que la mienne n’existe pas. Et parce que, merde, j’en fais partie !

Nous étions donc conviées, hier, mon amoureuse et moi, au repas d’anniversaire d’un des enfants du chéri de belle-maman. Autour de la table des têtes inconnues : le parrain de l’un, la marraine de l’autre, la copine et la belle-mère d’untel. Encore un autre maillage familial complexe.

Moi, j’ai jamais été à l’aise dans ce genre de repas. Ça me rappelle lorsque, petite, mes parents invitaient ou étaient invités pour Noël et le jour de l’an. C’était une obligation, personne n’aimait ça, on ne s’amusait même pas, et je crevais de faim car je n’aimais rien de ce qu’on servait à table. J’attendais le moment où j’étais autorisée à aller m’ennuyer dans ma chambre, le moment où je remontais enfin dans la voiture. Le moment où on arrêtait de faire semblant.

Hier, c’était différent. Sans doute parce que j’avais bien dix ans de plus qu’au dernier repas et que j’ai aimé un vin rouge pour la première fois de ma vie. C’était plutôt chouette et léger, jusqu’à ce que, très vite, la discussion tourne autour du déménagement de belle-maman.

Un peu comme si un parpaing m’était tombé sur la gueule à la vitesse de la lumière.

« Mais alors C., ta fille va déménager avec toi ?
— Non, non, elle reste ici et va se mettre en colocation avec E. »

Il se tourne vers nous :

« Ah ben avec ou sans mecs ? »

Sans.

J’en veux déjà à belle-maman. Elle qui n’a pas osé lui dire la vérité. Elle qui aurait dû ne pas avoir honte de nous, de sa fille, de moi. Elle qui a passé son temps, avant le repas, à nous présenter ainsi : « M., ma fille ; et E., une amie ».

Et le parpaing appuie encore plus fort.

« Oh ça va jaser ça ! De toute façon s’il y avait des mecs ça parlerait, et là ça va parler aussi : « OH BAH ALORS DES GOUINES ! ». Ahahah. »

J’ai regardé mon assiette. J’ai cherché un peu d’aide autour de moi. Une sortie. Une phrase. N’importe quoi. Mais je ne pouvais rien dire et rien faire. J’ai essayé d’avaler ma salive, et ma fierté avec.

Évidemment, j’aurais pu tout simplement répondre que j’étais en couple avec M. depuis près de deux ans et que, merci, ça va. Un malaise se serait installé, belle-maman m’en aurait voulu, mon amoureuse aussi, probablement. Non, c’était pas envisageable. C’était pas ma famille. J’avais pas le droit de gâcher ce moment, cet anniversaire. J’avais pas le droit d’être lesbienne.

Alors j’ai fermé ma gueule. Comme trop souvent. Le repas a continué. Les discussions se sont enchaînées. Et toutes étaient ponctuées par d’autres parpaings.

Pédé. Tafiole. Tapette.

Grosse merde

C’est un truc qui grandit en toi, comme un pressentiment qui se fait de plus en plus certain, tu sais que ça finira par arriver mais tu ignores quand. Ça part toujours d’un rien, et puis il y a un déclencheur, aussi minuscule que le rien du départ, qui fait tout exploser.

Et tu chiales. Tu chiales tellement fort que les voisins t’entendent. Que ton chat a peur de toi. T’arrives plus à respirer, tu reprends juste un peu d’air entre deux cris. Ton nez est déjà bouché. T’as de la morve qui coule dans ta bouche. Tu ne vois plus rien. Il y a trop de larmes dans tes yeux plissés. T’as une sale gueule. Il n’y a pas de miroir en face de toi mais tu sais que t’as une sale gueule parce que les pleurs t’obligent à grimacer et que, de toute façon, t’as déjà les lèvres et les yeux rouges et gonflés. Tout est pire quand tu en prends conscience. Comme si tu sortais de ton corps quelques instants, juste le temps de t’observer, là, et éprouver de la pitié pour cette personne si laide.

Une heure, deux heures, tu restes immobile et inconsolable. Dans ta tête c’est le bordel. Tu te répètes que t’es qu’une grosse merde, conne et moche, qui ferait mieux de se foutre en l’air. Tu le sais. Tu ne sers à rien, tu n’es rien, tu n’es qu’une incapable. T’as 24 ans et t’as jamais travaillé, t’es qu’une feignante. Tu pleures parce que t’as pas de fric mais tu cherches même pas à en gagner. Au fond, cette vie de merde tu l’as bien méritée. Tu trouveras pas de solution. T’as pas d’amis, pas de famille, personne pour t’aider. Grosse vache. Sale lesbienne de merde. T’en peux plus ? Suicide-toi. Mais même ça t’es pas foutue de le faire.

Et puis tu te rends compte que ces mots sont ceux qu’utilisait ton père.

Tous les jours.

Tu lui donnes raison.

Et tu vas en crever.

Partir n’importe où loin ailleurs

Je souris à rien, je souris, je souris comme ces gens qui sourient dans les asiles et qui ne savent pas à qui, à quoi ils sourient. Je souris parce que j’ai la tête légère, la tête ailleurs, et je sais que ça ne durera pas. J’étais seule et c’était la fin de la journée, la fin d’une soirée seule et triste. Je sais pas trop. J’en avais juste besoin. De ces fourmis dans les joues, qui se promènent dans tout mon corps, et ces bruits qui ne résonnent plus pareil, et ces yeux qui se concentrent sur l’essentiel. Je regardais la télé et je semblais tellement tout comprendre. J’en avais besoin. De toute façon j’en ai besoin pour ne pas céder. Demain encore sûrement. De ça et puis de toutes ces autres petites portes qui m’aident à m’enfuir. Il faut que je vous parle de ces portes.

De la volonté

C’est ça. Le remède miracle à tout. De la volonté.

Dans un monde idéal, sans doute. Dans le mien, dans le votre, quoi que vous en pensiez, c’est loin d’être le cas.

On ne sort pas d’une dépression avec un peu de bon vouloir. Et ça me fait relativement chier de devoir l’écrire ici. Que l’on ne comprenne toujours pas qu’il s’agit d’une réelle maladie. Une maladie mortelle, qui plus est. Vous avez bien une personne dans votre entourage qui a déclaré un cancer. Avez-vous eu l’idée de lui dire un jour « Allez, fais pas le con, bouge-toi le cul et tu guériras si tu le veux vraiment ! » ? Non. Bien sûr que non. Parce qu’elle est malade. Comme moi. Parce qu’elle n’y peut rien. Comme moi.

Malheureusement, quand on parle de dépression avec des gens qui n’ont jamais pris la peine de s’intéresser réellement au sujet, il y a toujours ce moment où il faut rappeler que la dépression n’est pas un coup de déprime. La déprime, je sais bien que vous l’avez tous connue. C’est cette tristesse toute passagère qui survient quand il pleut le dimanche et que c’est vraiment trop nul. Ça n’a rien à voir avec une dépression. Vraiment.

La dépression c’est cette merde qui empêche de vivre pleinement. On ne dort plus, on dort trop, on ne mange plus, on mange trop. Ce qui pouvait nous procurer du plaisir, ce qui nous passionnait, tout est devenu fade. On n’a plus trop envie de parler. De toute façon on n’a plus trop envie de rien. On se perd parce qu’elle nous bouffe. Non, un peu de bonne volonté n’y peut toujours rien.

Un dépressif ce n’est pas un gros fainéant qui regarde la télé toute la journée en vivant confortablement des aides de l’État. Un dépressif c’est quelqu’un qui souffre, autant dans sa tête que dans son corps. Tous les jours, chaque seconde qui passe, il crève de douleur. Et si son état ne lui permet pas de travailler 35 heures par semaine il en bave tous les mois pour continuer à payer son loyer. Et ça n’arrange évidemment rien.

Alors oui, je suis dépressive et je me plains de cette vie de merde que je m’efforce de supporter. Oui, ces plaintes vous dérangent. Pourquoi ? Ne pas voir, ne pas savoir. Sûrement bien plus commode. Mais je suis encore là, et tant que je tiendrai encore un peu debout j’essayerai d’exister. Comme je le peux. En mettant des mots sur mon mal-être. Des mots qui crient à l’aide, je le sais bien. Parce que je ne peux pas m’en sortir seule. Parce que je ne peux pas m’en sortir avec un peu de bonne volonté.

Stop

Il y a ces moments, quand tout va très mal, où le temps s’arrête. Du moins j’aimerais qu’il s’arrête, mais comme c’est évidemment impossible c’est toute ma petite vie que j’arrête brusquement. Sans jamais savoir quand la machine se remettra en marche ; si j’arriverai à la relancer.

Je ne me lave plus. Je pue. Je pue autant que toute la merde qui s’installe dans ma putain de vie. Je ne sors pas. La poubelle déborde. La litière du chat ne ressemble plus qu’à un bain d’ammoniac. On distingue à peine le bureau sous les papiers, les emballages, les paquets de gâteaux, les assiettes et les verres vides. Le cendrier est plein. Odeur de tabac froid. De renfermé. Les Velux et les rideaux restent fermés. Le répondeur clignote vainement. Le lit est plein de poussière et de poils de chat, mais je me recroqueville encore sous ma couette. La libération vient lorsque je réussis enfin à m’endormir.

Quelques heures, au mieux, pour ne plus ressentir la douleur.

T’as pas envie de parler, tu ne veux voir personne. Mais tu n’as pas envie d’être seul, parce que tu sens bien que tu es en train de crever dans la plus totale indifférence. T’as peur. T’as putain de peur.